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Témoignage d’Anuradha Jagannathan, thésarde de Mike Kosterlitz


Anuradha Jagannathan est professeur de physique à l’Université Paris Sud d’Orsay, et mène ses travaux de recherche en physique théorique au Laboratoire de Physique des Solides. Elle a effectué sa thèse dans les années 80 avec Mike Kosterlitz, et nous livre quelques détails professionnels et personnels de cette période.

De gauche à droite : Berit et Mike Kosterlitz, Anuradha Jagannathan (LPS Orsay, France), et Enzo Granato (INPE Sao Jose, Brésil) (2007)

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En 1982, je suis allée voir Mike Kosterlitz, pour lui demander s’il accepterait de m’encadrer pour une thèse en physique statistique. Il venait tout juste d’arriver à Brown University, quittant Birmingham à son tour — son collègue ainé, Thouless ayant déjà fait ses valises quelque années plus tôt. J’étais, à l’époque, étudiante à Yale, où la majorité des étudiants effectuaient des thèses en physique nucléaire ou en physique des hautes énergies, tandis que des recherches en matière condensée se faisaient dans le département de génie électrique. Après une épreuve de « qualification » j’ai pu donc intégrer le groupe de théoriciens (dont avait été membre Leo Kadanoff avant son départ à Chicago), pour faire une thèse sous la direction de Kosterlitz. Mike était un directeur de thèse à l’anglaise, c’est-à-dire qu’il me parlait de problèmes intéressants, en me laissant la liberté de décider le sujet sur lequel je voulais travailler. Pendant une année, lorsque je suis allée dans son bureau, où il était presque toujours disponible, il mâchouillait sa pipe en me demandant si j’avais lu tel ou tel article qui venait de paraître. Il était, par exemple, intéressé par les phénomènes topologiques liés à la frustration géométrique et m’a fait lire les articles de Kléman et Sadoc sur les disinclinaisons. C’était dans la suite des travaux de David Nelson et le groupe à Harvard sur la fonte des cristaux bidimensionnels médiée par des défauts topologiques. Le sujet qui m’a finalement le plus attiré était un problème concernant la nature de la phase verre de spin dans des composés à base de terres rares. En particulier, nous voulions étudier la possibilité de stabiliser un paramètre d’ordre à la Parisi, c’est-à-dire, avec brisure de « symétrie de répliques ». Ce sujet me plaisait bien, et ma thèse pouvait enfin commencer.
Mike est, bien sûr, spécialiste de techniques mathématiques de la physique statistique, mais une de ses particularités qui m’a frappée alors est l’importance qu’il donnait aux arguments physiques, permettant de retrouver des résultats des calculs parfois assez techniques. C’est grâce à une telle approche, je suppose, qu’il a pu établir les équations de renormalisation pour le modèle de spins X-Y. Il m’a raconté l’instant où, jeune postdoc, il a présenté les solutions à Thouless non sans une certaine trépidation. Ce dernier l’a alors félicité disant que lui-même ne l’aurait pas trouvé. Leurs prédictions n’ont pas tardé à trouver des vérifications expérimentales. John Reppy, expérimentateur à Cornell, a vérifié, entre autres, les prédictions théoriques de K-T dans les couches minces d’hélium. Avec Mike, il partageait la passion des montagnes. Je me rappelle de leur rencontre lors d’un des meetings de l’APS qui a eu lieu dans la ville délabrée de Detroit, dans un des pubs irlandais, où la bière coulait à flots, et les deux échangeaient les souvenirs de leurs exploits. Déjà, lorsqu’il était encore étudiant à Cambridge, Mike avait accepté un défi d’escalader les vitraux de la chapelle de King’s College pendant la nuit (il va sans dire qu’il s’agissait d’un exploit qui lui aurait valu l’expulsion de Cambridge s’il avait été attrapé).

Lorsque Heinz Schulz l’a invité à passer son sabbatique au LPS, Mike était bien évidemment très heureux d’accepter. J’ai profité de cette occasion rêvée pour venir avec lui en France. Les activités de recherche au laboratoire couvraient une gamme impressionnante de sujets qui l’intéressaient : des systèmes magnétiques, y compris les verres de spin, aux cristaux liquides et la physique de la matière molle. Il est allé également discuter avec les théoriciens de l’Orme des Merisiers à Saclay. Sa famille était logée à l’Ormaille, à Bures, où les enfants étaient scolarisés et où ils m’ont gentiment proposé une chambre. Pour venir au LPS, nous prenions la route qui longeait la vallée. Il me précédait, tranquillement, pendant que je grimpais derrière, en sueur. Bien qu’ayant raccroché le matériel d’escalade, il avait de toute évidence gardé une bonne forme après ses années d’escalade. La vie avec la famille Kosterlitz à Bures-sur-Yvette était très simple et conviviale. Chercher des croissants le weekend, déposer les enfants à la maternelle, aller au marché... tous ces petits gestes du quotidien avaient un charme certain et m’ont laissé des bons souvenirs.

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